Il y a des semaines où l’histoire s’emballe et où l’on mesure, douloureusement, la distance qui sépare la France de ce qu’elle fut. Cette semaine en offre un condensé saisissant.
D’un côté, Washington et Téhéran négocient l’avenir du Moyen-Orient sans que Paris ne soit convié à la table. L’accord préliminaire du 15 juin, médiatisé par Doha, consacre une nouvelle fois la diplomatie qatarie comme intermédiaire de choix — là où la France gaullienne aurait jadis pesé de tout son poids. Le détroit d’Ormuz, qui conditionne l’approvisionnement énergétique de l’Europe entière, a été fermé dix jours sans que l’Union européenne ne produise l’ombre d’une initiative souveraine. L’impuissance continentale n’est plus une posture : c’est une réalité stratégique.
De l’autre côté, à onze mille kilomètres, à Mayotte — département français de la République — deux patients en urgence vitale ont failli mourir faute d’évacuation sanitaire, bloqués par une grève à l’aéroport de Pamandzi. Le 101e département de France n’est pas une abstraction constitutionnelle : c’est un territoire de chair et de sang, où l’État a des devoirs régaliens qu’il n’honore pas toujours. Qu’une grève puisse suspendre des évacuations médicales vitales sans que l’autorité de l’État ne s’impose immédiatement révèle une défaillance grave de la chaîne de commandement.
Entre ces deux images — la France absente du monde et la France défaillante chez elle — se dessine un diagnostic que nous n’avons cessé de formuler : la souveraineté ne se décrète pas dans les discours de l’Élysée, elle se construit dans les actes, les budgets, les infrastructures et la volonté politique.
La loi Philippine, adoptée cette semaine avec 345 voix, est un signal encourageant : la représentation nationale peut encore, lorsqu’elle s’unit autour de l’essentiel, produire du droit protecteur. Mais une loi sur la sécurité ne remplacera pas une stratégie de puissance. La France a besoin d’une doctrine — géopolitique, industrielle, numérique — à la hauteur des défis qui se jouent simultanément à Ormuz, à Erevan et à Pamandzi.
Colbert avait compris que la grandeur d’un État se mesure à sa capacité à maîtriser ses flux — commerciaux, humains, énergétiques. Nous en sommes loin. Il est temps de retrouver ce fil.
— La rédaction du Beffroi