Le 1er juillet prochain, la France prendra le commandement des composantes terrestre et aérienne de la Force de réaction de l’OTAN. Trois cent mille hommes sous pavillon tricolore, sur le papier. Un honneur indéniable, une responsabilité écrasante, mais aussi — il faut avoir le courage de le dire — un paradoxe vertigineux.
Car pendant que nos généraux se préparent à diriger la première force de projection de l’Alliance atlantique, nos administrations continuent de faire tourner leurs serveurs sur des infrastructures américaines, nos données de santé transitent par des clouds dont les clés juridiques appartiennent à Washington, et nos logiciels stratégiques restent sous licence Seattle ou San Francisco. Peut-on sérieusement prétendre au commandement militaire de l’Europe quand on a sous-traité sa colonne vertébrale numérique à des puissances étrangères soumises à leur propre droit extraterritorial ?
La commission d’enquête parlementaire ouverte en mars, le séminaire interministériel d’avril, la migration des 80 000 agents de la CNAM vers Tchap et FranceTransfert : autant de signaux encourageants. Mais des signaux seulement. Richelieu ne se contentait pas d’annoncer des réformes — il les imposait. Colbert ne commandait pas des rapports sur l’industrie nationale — il la construisait pierre à pierre.
La souveraineté n’est pas un concept à célébrer dans des séminaires interministériels. C’est une discipline quotidienne, ingrate, coûteuse à court terme et vitale à long terme. La France qui prend la tête de l’ARF doit être la même France qui refuse que ses hôpitaux, ses préfectures et ses armées dépendent des humeurs de l’administration Trump pour accéder à leurs propres données.
L’enjeu de ce numéro est précisément là : la grandeur militaire sans l’indépendance technologique n’est qu’un costume trop grand. Nous ne pouvons pas commander l’Europe en sous-traitant notre cerveau. La France doit être souveraine dans ses actes, pas seulement dans ses discours. C’est à cette aune que nous jugerons le gouvernement Lecornu dans les mois qui viennent.
— La rédaction du Beffroi