Il est des semaines où la réalité se charge elle-même de formuler le diagnostic que les politiques s’obstinent à fuir. Cette semaine en est une.
Au Sénat, la loi de programmation militaire fait l’objet d’une actualisation laborieuse, révélatrice du fossé abyssal entre les ambitions proclamées et les moyens consentis. La France entend peser sur les équilibres mondiaux — en Ukraine, au Sahel, en Indo-Pacifique — mais tarde à se donner les instruments de cette ambition. De Gaulle l’avait dit avec une netteté que nos contemporains semblent avoir oubliée : la puissance ne se déclare pas, elle se construit. Construire, cela demande du temps, de l’argent, et surtout de la volonté.
Au-dedans, le tableau n’est guère plus rassurant. Gérald Darmanin, garde des Sceaux empêtré dans l’affaire Lyhanna, renonce à la mesure centrale de sa réforme judiciaire, pourtant votée par le Sénat. La justice criminelle française, engorgée, débordée, attendait cette réforme depuis des années. Elle attendra encore. Ce recul n’est pas une preuve de sagesse politique : c’est un aveu de faiblesse gouvernementale dans un contexte où l’autorité de l’État s’effrite chaque jour davantage.
Pendant ce temps, le Conseil d’orientation des retraites s’apprête à confirmer ce que tout observateur lucide savait déjà : notre système de retraite est en déficit plus profond que prévu. La réforme de 2023 a été arrachée au forceps, au prix d’une crise sociale majeure ; elle sera pourtant insuffisante. La question de la soutenabilité financière de notre modèle social ne peut être indéfiniment différée.
Face à ces vents contraires, que propose-t-on aux Français ? La Coupe du monde, organisée loin de nos frontières, et quelques polémiques culturelles. On ne saurait nourrir un peuple de spectacles seuls.
Le Beffroi ne cède pas au pessimisme facile. La France dispose de ressources considérables : une armée qui reste l’une des premières du monde, une industrie qui se réveille, des territoires comme Mayotte qui incarnent la volonté d’appartenir à la République malgré tout. Mais ces ressources exigent d’être gouvernées, c’est-à-dire orientées vers un dessein commun. L’heure n’est plus aux atermoiements.
— La rédaction du Beffroi