Un séminaire interministériel en avril, une commission d’enquête parlementaire depuis mars, la migration de 80 000 agents de la CNAM vers des outils français : la France bouge sur la souveraineté numérique. Trop lentement face à une dépendance structurelle aux GAFAM qui représente 264 milliards d’euros par an.
Le 8 avril 2026, la DINUM, la DGE, l’ANSSI et la DAE organisaient conjointement un séminaire interministériel sur la souveraineté numérique, sous l’impulsion du Premier ministre et de la ministre chargée de l’Intelligence artificielle. Réunissant ministres, administrations, opérateurs publics et acteurs privés, l’événement a débouché sur plusieurs annonces concrètes, dont la migration des 80 000 agents de la Caisse nationale d’Assurance maladie vers les outils du socle numérique interministériel : Tchap pour la messagerie, Visio pour les conférences, FranceTransfert pour l’échange de fichiers.
Parallèlement, une commission d’enquête parlementaire sur la souveraineté numérique de la France, initiée par le député Philippe Latombe (Modem), examine depuis le 10 mars 2026 trois angles distincts : la dépendance aux GAFAM des administrations publiques, les infrastructures critiques, et la protection des données personnelles des citoyens.
Ces initiatives seraient réjouissantes si elles ne venaient pas souligner, par contraste, l’ampleur du retard accumulé. Le Cigref — qui regroupe les grandes entreprises et administrations utilisatrices du numérique — estime que 83 % des dépenses européennes en cloud et logiciels, soit 264 milliards d’euros annuels, bénéficient à des acteurs américains. Cette dépendance n’est pas seulement économique : elle est juridique et stratégique. Le Cloud Act américain autorise les autorités des États-Unis à accéder aux données hébergées par des entreprises américaines, où qu’elles se trouvent dans le monde — y compris sur les serveurs de nos hôpitaux, de nos préfectures, de nos ministères.
La pression s’est accentuée depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Washington exige que l’Europe assouplisse ses règles de protection des données — en particulier le RGPD — comme condition à certains accords commerciaux. L’enjeu n’est donc plus seulement technique : il est éminemment politique.
Face à cette réalité, les mesures annoncées demeurent modestes. Migrer 80 000 agents de la CNAM vers Tchap est un signal positif, mais la messagerie Tchap elle-même repose sur le protocole Matrix, développé par une société britannique. L’outil FranceTransfert est hébergé sur des serveurs français, ce qui constitue un progrès réel. Mais la route vers une véritable autonomie numérique de l’État est encore longue.
La ministre Anne Le Hénanff a déclaré que « la souveraineté numérique n’est pas une option, c’est une nécessité stratégique ». Nous ne pouvons qu’acquiescer. Mais les déclarations de principe ne suffisent plus. Il faut maintenant des obligations contraignantes dans la commande publique, des critères de souveraineté dans les appels d’offres de l’État, et un véritable plan décennal de substitution technologique. Sans cela, nous continuerons d’organiser des séminaires sur notre dépendance pendant que cette dépendance s’approfondit.
Sources : DINUM – séminaire interministériel avril 2026, Commission d’enquête parlementaire souveraineté numérique (mars 2026), Cigref – rapport dépenses numériques européennes, Contrepoints